Covid 19 – Témoignage : « Je sais être là où il fallait que je sois, et j’y suis pour le Seigneur. »

Lettre ouverte de Sr Marie Emmanuel à ses soeurs pour partager son quotidien dans un foyer auprès des migrants mineurs…

Mes Sœurs,

Depuis le 1er janvier de cette année, j’ai quitté mon travail aux impôts, qui ne correspondait plus à mes critères essentiels pour une mission, et j’ai rejoint un centre de mise à l’abri de migrants mineurs non accompagnés à Paris, près de la gare du Nord. Nous avions l’espoir qu’après les élections municipales, le centre de mise à l’abri (où les jeunes étaient hébergés de 18h à 9h) devienne un centre ouvert également dans la journée.

La situation de confinement que nous vivons dans notre pays n’a pas été anticipée. Il a fallu, en 24 h, transformer le fonctionnement de notre centre, alors que 2 éducateurs se sont mis en arrêt de travail, que la directrice est en confinement, et que le coordinateur a eu une rupture de ligaments à la coupe de France que Qwan Ki Do, depuis une semaine ; Ils sont tous les deux en télétravail, et je crois bien qu’ils travaillent 24/24, dans la concertation avec les autorités sanitaires. Nous avons dû ouvrir parallèlement un gymnase pour les mineurs qui ne pourraient être accueillis au centre. Aujourd’hui, nous n’assurons donc la présence que d’un seul travailleur social (éducateur ou moi, comme maîtresse de maison) de 9h du matin à 22h. Les agents de sécurité n’étaient que 2 les premiers jours, hier 3, et devraient être 4 à présent. Les 50 jeunes se répartissent en 2 étages : un niveau pour les bien-portants, un autre pour les « symptomatiques » qui doivent rester confinés dans leur chambre pendant 2 semaines, sans contact avec les autres, et à qui il faut porter les repas dans leur chambre. Il y a donc forte suspicion de Covid 19 chez ces jeunes, ce qui semble sans trop de risque pour eux-mêmes, cette tranche d’âge semblant bien supporter ce mauvais virus. Il n’y a donc aucun test de fait à leur niveau : si des complications se présentaient, notre seul recours est le 15. Notre mission est de leur permettre de ne pas être diffuseurs de la maladie au reste de la population… ce qui n’est pas forcément facile à comprendre et admettre par eux. Ce n’est pas un hôpital, ni une prison… Nous ne pouvons les obliger à rester, nous ne répondons qu’aux besoins vitaux : la nourriture, et le lieu pour dormir… et cela dans des conditions précaires.

La transition a été très rude car en plus des primo-arrivants (qui ont traversé l’Italie ou l’Espagne), nous avons des jeunes « de la Goutte d’Or », des maghrébins très jeunes, qui vivent en bande, et refusent toute structure. La violence a été presque permanente les 2 premiers jours, souvent sous l’effet de la drogue, aboutissant à chaque fois à des expulsions, avec intervention de la police. Bilan : les vitres cassées dans 3 chambres (pour essayer de faire entrer des copains de l’extérieur), les extincteurs vidés, une bombe lacrymogène déclenchée, un radiateur arraché… j’en oublie sûrement. Vous comprenez que nous ne sommes pas assez nombreux pour encadrer des jeunes aussi problématiques, quand tout est déjà bien compliqué à gérer.

Nous avons été prévenus que cet accueil des mineurs malades s’étalera sur plusieurs mois. Pour cela, des aménagements ont été possibles. Une machine à laver et un sèche-linge ont enfin été commandés hier. L’installation de prises électriques et l’accès wifi dans les dortoirs devrait intervenir en début de semaine, ce qui semble l’unique moyen de leur faire passer paisiblement le temps. J’ai été touchée du cri de joie d’un jeune guinéen à cette annonce : « On va enfin pouvoir commencer à étudier ! ». Et il me confiait que dans son pays, il n’avait eu que 4 années à l’école, d’où son désir de venir en France.

Le travail qui nous est demandé est au-delà de nos forces et capacités. Mais c’est là que je suis, et je crois que j’y suis à ma place. Sans pouvoir faire de miracle. Il m’est très dur de devoir exclure ceux qui mettent l’équilibre de l’ensemble en danger, sans que nous ayons pu faire le minimum d’accompagnement nécessaire. Notre président nous disait en annonçant le confinement : nous sommes en guerre. Ce n’est pas un vain mot, quand on est sur le front, et qu’on y est un peu en première ligne !
Je ne suis pas fière de ce que nous faisons, mais il est indispensable que quelqu’un soit là pour assurer ce minimum… en espérant que l’on pourra faire mieux ensuite !
Dans ces journées où je n’ai pas une seconde à moi, je glane aussi des moments savoureux. Un jeune me demandait pourquoi les gens avaient applaudi la veille au soir. Je leur explique : remerciement pour les médecins, les infirmières, tous ceux qui risquent leur vie pour soigner les autres.
-  Alors ils ont applaudi aussi pour toi ?
-  Peut-être… et pour les agents de sécurité aussi !
Il traduit pour les autres, et tous de se mettre à applaudir !
Je vous joins quelques photos faites au vol de ce que certains ont pu écrire en français…

Nous avons à présent du matériel de protection, mais les conditions dans lesquelles nous travaillons ne nous permettent guère de les mettre en œuvre de façon suffisante. Je me protège autant que je le peux, avec sérieux, mais je suis sans illusion. Je fais confiance à ma santé assez robuste, et mon ange gardien pour faire partie des 98% qui ne développent pas une forme sévère. Par contre, je ne peux me permettre aucun contact en dehors du travail. La communauté de Nancy ne risque pas de me revoir avant un bon moment, les sœurs de Grenelle non plus… Nous avons fait le choix que je revienne en communauté tous les soirs , à St Leu la forêt : Mireille est confinée à Lyon, dans son pied à terre près de son travail, et Marie-Do est confinée chez nous. Elle assume ce risque de me voir revenir, et nous prenons toutes les précautions possibles… Il est tellement précieux de pouvoir échanger, de pouvoir prier ensemble, et de veiller l’une sur l’autre. Sans sa présence, ma tentation serait sans doute grande de prolonger auprès des jeunes… alors que j’ai aussi besoin de décrocher et de refaire mes forces ! Nos contacts avec Mireille sont quotidiens. Force de la vie communautaire, même lorsque la communauté est réduite ! Marie-Do centralise les communications avec l’extérieur (je me suis débranchée des réseaux sociaux qui se sont constitués pour ne pas être sans cesse interrompue dans mon travail). Le réseau paroissial local est largement sollicité pour rassembler du linge de corps pour les jeunes du centre, en attendant la machine à laver !

Je rends grâce pour le lien de communion fraternelle qui nous relie toutes si fort en ces temps difficiles : je compte sur votre prière, vous qui êtes dans ce confinement avec 1 milliard de personnes dans le monde aujourd’hui. Moi je n’ai plus beaucoup d’espace pour des temps de prière silencieuse. Je sais être là où il fallait que je sois, et j’y suis pour le Seigneur. Merci mes sœurs de m’avoir donné la possibilité d’être présente sur cette mission.

Sr Marie Emmanuel